association française pour le tournage d'art sur bois

interview: une femme tourneur

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E. Quignard s'est intéressé au cas Claudine Thiellet qui l'a accueilli dans son antre.

Claudine Thiellet est tourneur à Dole dans le Jura depuis quatre ans.
Elle et son mari habitent au centre ville dans un grand pavillon. Ils ont installé l'atelier au fond du jardin parmi les fleurs et les arbustes. Il fait 12 mètres carré, c'est incroyable mais la 1ere phrase qui m'est venue en rentrant, c'est : "il y a de la place".
Faire du grand dans le petit, trouver le bonheur dans les petites choses du quotidien sont des qualités qui se dégagent de l'être ainsi que de l'œuvre de Claudine Thiellet.
Ses pièces présentent la particularité de tout simplement laisser rêveur.

Claudine Thiellet : Bon, on y va.

Emmanuel Quignard : Bonjour Claudine. Bon, bien sûr, on s'est déjà dit bonjour vu que ça fait un moment que l'on discute hors micro, pourrait-on dire. C'est que c'est ma première interview et ça fait tout drôle.

Claudine Thiellet : Oh, tu vas voir, c'est pas dur.

EQ : T'as l'habitude, toi, avec la télé et tout.

CT : Oh, juste la télé régionale.

EQ : Bon, tu es tourneur sur bois; d'ailleurs, doit-on dire tourneur ou tourneuse ?

CT : Le terme m'importe peu. Où j'aurais plus l'envie d'exprimer ma féminité, ce serait plutôt dans mon travail que dans l'appellation. Je me sens féministe dans le sens où les femmes ont des droits à acquérir au même titre que les hommes ; mais je ne suis pas en guerre contre les hommes. Dans le monde du tournage, je me sens traitée sur un pied d'égalité.

EQ : Les tourneurs ne sont donc pas machos ?

CT : Personnellement, je n'ai pas de problème relationnel avec eux. Peut-être est-ce du au fait que nous ne sommes que si peu de femmes au milieu de tous ces hommes.vec les tourneurs, je me sens en famille, il y a vraiment un bel esprit d'entraide. C'est ce qui m'a donné envie d'adhérer à l'aftab car je n'avais pas envie de tout prendre sans rien donner. Il y a tellement de choses à défendre dans le tournage que si on peut contribuer à améliorer les choses pour la profession, faisons-le.

EQ : La chaleur humaine qu'on trouve dans le milieu du tournage, t'importe autant que le tournage lui-même.

CT : Oui ! Bien sûr c'est ça ! Ca me donne de l'énergie. Après une manifestation de tournage, je me sens rechargée pour des semaines. C'est vachement enrichissant. La confrontation avec les autres est tellement stimulante, ça recale, ça remet les pendules à l'heure, ça réapprend l'humilité.

EQ : En as-tu vraiment besoin ?

CT : Alors là, je vais te dire que oui ! On en a toujours besoin. On a à appendre toute sa vie.n disait à Jacques Brel : "vous êtes un artiste". Il répondait que ce mot ne voulait rien dire pour lui, qu'au départ il y avait un peu de talent et ensuite beaucoup de travail.

EQ : Tu travailles beaucoup ?

CT : Oui je travaille beaucoup, forcément. Il n'y a pas de mystère, pour progresser, il faut de la pratique. Quand une difficulté se présente, tu la passes et après, tu n'as plus qu'une envie, c'est d'en passer une autre. En tout cas, moi c'est comme ça !

EQ : C'est une belle philosophie.

CT : Il y a quelque chose qui m'aide aussi beaucoup, c'est la complicité de Serge, mon mari. Son soutien permanent, le partage des taches, sa compréhension des longues heures que je passe à l'atelier. Tout à l'heure, on parlait de la différence entre les hommes et les femmes, dans le tournage, une d'entre elles est que nous, les femmes, n'avons pas toujours été plongées dans la mécanique; là, Serge m'aide beaucoup aussi.

EQ : Ah Serge, il est tombé dedans quand il était petit…

CT : Toute seule, j'aurais acheté un tour clef en main.

EQ : Parlons un peu de tes pièces aussi. Comment tout ça a commencé ?

CT : J'ai toujours aimé la créativité. Par exemple quand j'étais à l'école je fabriquais des bagues avec du métal de récup' et du verre cassé poli que je vendais aux copines. J'avais beaucoup de succès avec ça. Je fabriquais aussi mes vêtements. Ma grand-mère couturière, ma mère pianiste, nous ont transmis (à moi et à mes sœurs) le goût de l'expression.

EQ : De l'expression artistique je dirais, même si je sais que chez toi c'est un gros mot…

CT : Je ne me considère pas comme, euh…, comme… tu comprends ?

EQ : De toute façon, ce n'est pas grave, la modestie, on en meurt pas… Et le tournage, c'est né comment ?

CT : C'est venu par nécessité, je voulais réaliser un socle de pied de lampe pour offrir. Ensuite, il y a eu une rencontre fortuite avec un formateur (Gilbert Buffard). Saint Giron aussi, qui a été une révélation. Ca aura été mon Puy Saint Martin à moi. (Note d'EQ : Puy Saint Martin que l'on peut d'ors et déjà considérer comme la Mecque du tournage. Saint Martin, priez pour nous.)
Quand j'ai entendu le tour de Richard Raffan, ça m'a…, je ne sais pas ce que ça m'a fait… (Claudine regarde le plafond). Les frissons dans le dos un peu, c'est indicible ce que ça m'a fait. Le bruit des gouges aussi, quand t'entends tchi-tchi-tchi, là, quand tu mets la pièce au rond, là… Ca me le fait toujours, d'ailleurs…

EQ : Tu es complètement passionnée, tu as le virus.

CT : C'est un peu comme l'appel de la forêt. (Claudine a un large sourire jusqu'aux deux oreilles)

EQ : Et les pièces, comment elles te viennent ? En gros, pour résumer, et par un rapide raccourci, tu me disais tout à l'heure qu'il te suffisait de t'allonger dans une chaise longue avec une tasse de thé, puis des pièces imaginaires se mettent à défiler dans ta tête. C'est bien ça ?

CT : Oui, en gros ça se passe comme ça, je m'accorde une demie heure à trois quarts d'heure de réflexion et les pièces se mettent à défiler. C'est même fatiguant à la longue ; en plus, c'est surtout des pièces d'exception et donc difficiles à réaliser qui me viennent comme ça.

EQ : Tu ne réalises donc pas toutes les pièces que tu imagines ?

CT : Je n'imagine pas que du tournage; ça peut être de la poterie, de l'ébénisterie… C'est comme si j'étais au musée, comme si tu mettais le projo; tu vois ? Si je suis dérangée, je n'y arrive pas, il faut toujours avoir de la distance.

EQ : Mais non, mais non, tu n'est pas dérangée Claudine… Et tu arrives à faire des pièces approchantes à celles du rêve ?

CT : Je peux dire que oui, c'est ce que j'essaie de faire ; c'est ce à quoi je tends. Des fois, j'attends d'avoir le bois pour les faire.

EQ : Ce n'est donc pas le bois qui te guide.

CT : Si quand même ! Dans une certaine mesure, c'est une histoire d'entente, de respect entre le bois et moi. Si on sait comment le traiter, il se laissera faire, c'est comme ça que je le sens. Maintenant, je tends plus à trouver le morceau de bois qui correspond à la pièce que j'ai envie de créer.
Dis donc, on était plutôt dans l'affectif et l'émotionnel pour cette interview. On n'aura pas abordé la technique.

EQ : Oui, et c'est bien. Il y a suffisamment d'aftabéens qui s'occupent des questions de technique. Dans le tournage et l'aftab, n'est-ce pas avant tout de l'affectif et des émotions que l'on recherche plutôt ?

CT : C'est ce que j'y trouve. De l'amitié, aussi...

Merci à Claudine Thiellet d'avoir accepté d'être l'inauguratrice de
cette rubrique interview.
Cet espace est libre à tout membre de l'AFTAB qui voudrait interviewer un tourneur.
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